Oui, je vous le demande : combien de (par)chemins pour parvenir à la création d’une œuvre ?

 

Est-on certain d’avoir emprunté le bon ?


Parchemin IVe s. après. J.C. qui montre les différents chemins que peut emprunter la musique.

Si je n’avais modulé en Mi, mais en Ré, qu’en serait-il advenu de la suite du développement de mon morceau ? Y-a-il plusieurs voies pour aborder, guider mes pensées créatrices, bref, puis-je gouverner mon inspiration à mon gré sans me perdre dans les doutes les plus confus.

Sacré dilemme ! Ceci dit, cessez de vous torturer l’esprit. La réponse est : il y a bien un moment où il faut choisir et balayer le doute.

Le petit Descartes.

À la différence des sceptiques, qui ne doutent que pour douter, Descartes doute pour parvenir au vrai et édifier une science certaine.

Douter ou alors pas.

Je peux aussi – moi compositeur bouillonnant – proposer plusieurs chemins pour satisfaire à mon réservoir inépuisable d’idées.

Ou encore écrire une partition définie et laisser à l’interprète le choix dans l’ordre des « séquences ».

C’est ce qu’a fait le penseur-compositeur André Boucourechliev, avec sa série d’Archipels, écrite dans les années 1960. Les œuvres comprennent des fragments qui forment un tout uni, offerts aux interprètes qui en disposent comme d’un réservoir de matériaux selon leur inspiration. On parle alors de pièces mobiles. Par analogie avec un archipel, Boucourechliev nous disait qu’elles sont « comme ces côtes qu’on voit différentes suivant l’endroit par lequel on les aborde, et pourtant tout entières dans chacune de ces apparitions ».

André Boucourechliev devant ses Archipels.

Et pourquoi ne pas proposer alors d’habiller une chanson avec des arrangements différents ?

Ah ça existe déjà, me dit mon adolescent de fils. Ça s’appelle un remix.

Donc, un artiste nous gratifie d’une chanson de base, que d’autres artistes s’approprient selon leur signature musicale. Prenez un hit planétaire, vous êtes certains qu’il va être remixé à la sauce dub, trip hop, dance, electro, club, etc.

Nous voyons à travers ces quelques exemples les multiples facettes de la création, qu’on doit à tout prix affranchir de ses contraintes, de ses appréhensions, de ses doutes.

Je parle donc d’une création ouverte et libérée des chaînes de l’esprit. Certains appellent ce sentiment le « lâcher prise », qui peut se résumer à la somme des éléments qui nous bloquent et qu’on doit voir mais sans jamais s’appesantir.

Juste faire attention, être concentré mais décontracté.

Un peu comme quand vous conduisez ; vous êtes attentifs à la route, vigilant, et même si la voiture qui vient en face ou l’arbre que vous venez de passer représentent des dangers potentiels pour votre sécurité, vous n’êtes pas pour autant crispés sur votre volant.

Le petit Gustav.

Détaché mais attentif.

Sinon, vous souffrirez comme Gustav Malher.

Le pauvre homme fut tiraillé toute sa vie entre son moi et son surmoi. Le premier lui soufflait de composer selon ses aspirations profondes, alors que le second, le terrible surmoi, lui interdisait d’aller plus loin que ce qu’il avait appris au conservatoire. Il aura cependant écouté son moi, au détriment de sa santé mentale. Je ne vais pas lister ses audaces et inventions, mais vu leur nombre, sa raison a dû bien en pâtir.


Création n’est pas fabrication

A priori, la création doit être portée par un objectif de perfection et de beauté.

Pour y parvenir, il faut la pratiquer au quotidien.

La création sans technique n’existe pas. Elle ne peut se projeter dans une œuvre que grâce à un savoir-faire, une matière, mais aussi à une stylisation de ses compétences.

L’appui du métier est donc primordial dans la fabrication artistique.

Que ce soit chez Brahms ou chez Sting, le processus de composition implique de mêler l’intime, l’impalpable, l’inspiration avec la main ouvrière.

La petite Euterpe, muse de la musique, jouant 2 œuvres à la fois sur deux flûtes avec une seule bouche.

Être inspiré, oui, mais dans un cadre qu’on aura dompté, asservi et mis au service de notre puissance d’imagination.

Le langage musical est un rebelle qu’il faut apprivoiser en usant de fermeté et de douceur. Comme pour notre automobiliste qui veut arriver à bon port : abandon mais vigilance.

Les non-créateurs n’ont aucune sorte d’idée sur les convergences et amalgames dont l’esprit et la matière s’entrenourissent dans une « maïeutique musicale » propice à l’accouchement d’une œuvre.

Le petit Socrate*.

*La maïeutique désigne l’art de l’accouchement et chez Socrate (dont la mère était sage-femme) une technique qui lui permettait de « faire accoucher les esprits » en les poussant à un maximum de réflexion.

Quand on entend dire d’un artiste qu’il est inspiré, on pourrait penser qu’il est de facto irresponsable de son œuvre, que celle-ci lui a échappé, soufflée à l’oreille par quelque bienveillante muse. C’est vrai qu’à l’écoute de tout chef-d’œuvre, la première chose que je retiens, c’est son évidence.

L’œuvre est là, elle existe, toute simple et elle parle à tous.

Ça me fait cet effet autant avec « Sunny » (Bobby Hebb) ou « I Will Survive » (Freedie Perren) qu’avec la « Danse des Chevaliers » de Prokofiev.

On se dit qu’on aurait pu faire la même chose, tant la certitude et le palpable sont là, devant nous.


De l’inspiration à la construction

Derrière l’inspiration sont cachés :

  • Beaucoup de travail
  • Une organisation de l’esprit toute militaire
  • Une démarche éclairée et subtile
  • Une technicité en béton
  • Une application de ses recherches (brouillons, esquisses, essais…) à l’entier service de la stylisation parfaite de son langage musical.

Le compositeur peut affiner sa  recherche  sur l’instrument (n’oubliez pas que Stravinsky composait au piano).

Il est assez amusant de constater que l’approche compositionnelle à l’instrument est totalement incomprise par un auditeur non musicien qui vous écoute « travailler » votre création sur votre piano.

C’est quelquefois arrivé que je dus composer/tester des développements, des harmonies hors de chez moi (non que je n’y arrive pas à la table, mais c’était les circonstances, c’est tout) ; j’eus quelquefois reçu des remarques du genre, après qu’un auditeur avait par exemple rapporté à un pote à lui que je jouais au piano des trucs compliqués (inaudibles ? entendre par là des frottements de seconde mineure, des successions de septième majeure, des accords polytonaux denses, des recherches de masse sonore imposante, des effets divers de trémolo, passages en octaves, bref, un brouillon au piano que je préparais pour une musique de film) :

« Tu sais, il joue des trucs compliqués (traduction : que je ne comprends pas), en plus ça dure une plombe (traduction : mon cerveau n’est pas capable d’emmagasiner plus de 3’30 ‘’ de chanson) ».

 

Et l’autre, inquiet, (qui ne me connaît pas) de me questionner :

 

« Mais sinon, pour te détendre, tu ne joues pas d’autres choses ? »

 

Alors c’est selon l’humeur, soit je réponds qu’en effet, pour me détendre, j’aime bien une fois par mois jouer une chanson des Beatles (ah ça au moins c’est connu…) ou alors je précise en toute franchise que je suis absolument toujours détendu devant un piano, quoi que je joue.

Cette anecdote pour expliquer que le monde est divisé entre les créateurs et les autres (le public).

Mais que les premiers ne cherchent pas à expliquer aux seconds comment ils font ce qu’ils font, sous peine d’user leur salive pour rien. De toute manière, mon garagiste tentera bien de m’expliquer comment il a démonté le moteur de ma nouvelle Lamborghini Veneno (acquise durement avec mes maigres droits d’auteur), je décrocherai au bout de 8 secondes ; mon comptable comment il classe mes comptes d’auteur et mes amortissements, 4 secondes…


Mon comptable devant ma Lamborghini Veneno.

Le travail d’artisan

Du travail de l’expression naîtra (peut-être) l’inspiration. Si elle fait défaut, il restera somme toute un honnête travail d’artisan.

C’est le sentiment qui émerge des nombreuses musiques de films, qui adoptent un procédé compositionnel hérité du rap et de la techno : les samples, les boucles et tout évènement musical capturé d’un point à un autre et d’une durée (très) limitée.

 

Des éditeurs spécialisés proposent des « ambiances  hollywoodiennes » et il n’est que de piocher dans les banques toutes faites : quel film épique n’a pas eu droit à sa flûte celtique (ref UDW3 190 €), à ses roulements de tambours stéroïdés (ref ZZZAG67 145 €, et 199 € le pack Cavalcade), à ses drums réverbérés (moulin 67 €, moulin inversé 69 €) ?

Quel thriller n’a pas utilisé les plages de violons ref 45366667 BRH/RT ?

Ou les boucles « special thriller » prémâchées ref 456RETR89 ?

 

La vérité est que le métier de compositeur de musique de film est tellement sous-payé qu’il serait impossible de produire une musique véritablement originale, avec une vraie composition « à l’ancienne » qui intègrerait de surcroît l’intervention d’un bel orchestre en chair et en os, enregistré dans un grand studio honteusement équipé.

Grand studio honteusement équipé pour une BOF à Prague (4000 €, pas cher, n’est-ce-pas ?).


Est-ce donc un constat de déchéance artistique ?

Non, parce que celui qui pratique ainsi, y trouve son compte de plaisir et ses auditeurs itou.

Ce n’est certes plus un créateur au sens noble du terme, mais il demeure un solide artisan de son métier.

La seule vraie différence entre l’artisan et le créateur artistique est que le premier possède une parfaite connaissance de la matière, qu’il va s’en servir pour fabriquer une belle chose (une superbe casserole faite main, un joli yo yo en bois), là où le second va transfigurer et ennoblir la matière pour nous en transporter au-delà, jusqu’à l’ultime fusion de l’esprit et de la matière, j’ai nommé l’œuvre d’art. Le terme sublimation serait certainement même mieux approprié  que celui de fusion, mais plus abstrait. Car, en physique, fusion implique un passage de l’état solide à l’état liquide ; sublimation un passage de l’état solide à l’état gazeux.

Je vous laisse méditer, de fait, sur le degré d’impalpabilité de l’œuvre d’art musicale.

 

Le petit Manu.

Sans entrer dans le domaine psychanalytique, qui définit la sublimation comme une dérivation des pulsions sexuelles (ou agressives) vers la création artistique, la métaphore que j’emploie – l’état gazeux –  pourrait alors être rapprochée du concept du sublime (du latin sublimis « qui va en s’élevant »).

Le Sublime transcende le Beau. Il le dépasse et lui est supérieur.

C’est la phase ultime du sentiment que peut procurer une création musicale.

Pour ma part, je ressens cela en écoutant certain Beethoven (symphonie 5 et 9) ou certain Mozart (requiem, 2e mouv. des concertos pour piano 21 & 23) ou encore le regretté Christophe Bertrand (Vertigo, Scales).

Si vous en avez le courage (il en faut !), l’austère et pas drôle philosophe Emmanuel Kant discourt sur le sentiment du beau et du sublime dans sa critique de la faculté de juger.

Par Jean-Loup Cataldo le 6 juillet 2017

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