La musique est un bien de consommation, au même titre qu’un réfrigérateur.

Dans les deux cas, on recherche le plaisir immédiat : celui du tintement d’une paire de glaçons dans le coca ou celui qui va nous faire rêver ou bouger pendant 3 minutes.


Les nouvelles formes de consommation sur Internet ont provoqué chez les Majors un petit cataclysme des habitudes de production : pour contenir la chute de son chiffre d’affaires, les maisons de disques externalisent leurs investissements créatifs et promotionnels vers les artistes (40 % d’autoproduction). La baisse des coûts de diffusion et les nouvelles technologies aidant, l’offre se propose de plus en plus hors des circuits marchands traditionnels. On en vient même à inverser les habitudes longuement acquises : l’artiste va proposer son album directement sur le net, sans l’aide de sa maison de disques ou va choisir de se lancer d’abord dans une tournée, dont on tirera les versions en public pour l’album et les vidéos.

Grâce à Internet, la médiatisation d’un artiste ou d’un produit est donc bouleversée, orchestrée de moins en moins par les médias audiovisuels traditionnels. Les réseaux communautaires et participatifs, souvent non professionnels, suppléent aux réseaux professionnels de coopération liant disque, édition, scène et médias audiovisuels. La création y gagne certainement, car les Majors ont ainsi perdu leur suprématie dans la formation des choix de produits musicaux, centrée, nous l’avons vu, sur les télé-crochets et les reprises de tube.

La petite Madonna en 1975

Le petit Michael Jackson

Le système médiatico-culturel concevant des produits musicaux universels, transculturels, intergénérationnels et à forte rentabilité est en train de dépérir. Or, c’est ce système qui avait jusqu’à présent forgé les monstres sacrés à la Michael Jackson ou à la Madonna, dont l’espèce est certainement en voie de disparition.

La chanson, un genre prédominant

La Chanson est un genre populaire sérieux, à ne pas considérer de manière péjorative.

Certains musiciens classiques la déprécient pourtant, à cause de sa simplicité et de son immédiateté. Mais il a toujours existé des castes :

  • Le musicien classique aime le classique, on va dire… jusqu’à Ravel (pas la musique de Boulez ou de Berio, « trop » atonale).
  • Le musicien contemporain (celui qui sifflote Boulez, Stockhausen et Dutilleux sous la douche) n’aime pas le jazz, beaucoup trop vulgaire.
  • Le jazzman détient en commun avec les deux précédents de ne pas aimer cette espèce de sous-genre qu’est la variété, beaucoup trop simple harmoniquement et s’il en reprend quelques standards, c’est pour les en truffer d’accords de passage, de substitutions tritoniques, de grappes de 9+/9–/11+/13 et pourquoi pas au passage, en renouveler le rythme pour lui redonner un peu de sang neuf.

Mais la chanson survit facilement à cet esprit de déconsidération, ne serait-ce que parce que la répartition des ventes par genres musicaux parle d’elle-même :

La petite Zaz et Q.

Variétés : un peu plus de 60 %, auxquels on peut rajouter environ 7 % pour le rap


Le petit Mozart

Classique : environ 7 %


« Little genius » Joey Alexander avec Herbie hancock

Jazz : environ 4 %


Trois musiciens du monde

Musiques du monde : environ 4 %


Absolute Valentine

Pour la techno, environ 4 % et les compilations environ 7 %


The O’jays

La soul music/R’n’B un petit 1 % et les BO de films environ 1,5 %


C’est la raison pour laquelle quelques musiciens classiques et de jazz – peu sectaires pour le coup – ont délaissé Mozart, l’Anatole et le II-V-I pour entrer dans le monde merveilleux des Variétés, car après tout, il n’y a pas de sous-genres et la variété, c’est cool quand cela rapporte quelques cachets ; en plus, c’est valorisant, un concertiste sous-moyen (en classique) sera considéré comme étant d’un niveau monstrueux en variétés.

Une affaire de spécialistes

La chanson, il faut donc bien le dire maintenant, est souvent concoctée par des spécialistes.

Spécialistes et amoureux des mots, spécialistes et chercheurs infatigables de mélodies, essayant de créer l’enchantement entre les paroles et la musique et confiant les arrangements à un autre spécialiste, qui embauchera les meilleurs musiciens du moment, instrumentistes ayant tous travaillé avec persévérance.

Car tout cela est le minimum vital pour que la mayonnaise prenne.

Mais à la différence de la musique savante, où une solide formation est nécessaire pour écrire une œuvre dite « sérieuse », le monde des variétés pourra se passer d’un agrégé de la Sorbonne ou d’un collectionneur de prix de conservatoire, même si cela n’est pas exclu.

Les principales harmonies seront donc familières ; la forme reposera sur l’opposition entre un refrain insistant et des couplets qui créent la progression. Et la chanson aura besoin, pour vivre, d’être « arrangée ». On ne négligera pas, en conséquence, l’orchestration, l’enregistrement et le mixage.

Par essence éphémère, la chanson devra, pour vivre, se renouveler. On entend tous les jours un nostalgique pousser la complainte du « c’était mieux de mon temps ». De son temps, c’était certainement bien, mais cela ne correspond plus à nos critères esthétiques et les générations de 2 090 entendront certainement Michael Jackson avec le même sentiment poussiéreux que lorsque nous écoutons un chanteur des années 1900.

Polin, le comique troupier

Nous sommes nourris d’une multiplicité de styles et d’influences, grâce à cette fameuse mondialisation et aux ressources multimédias mises à notre disposition.

Les artistes ont cette chance que des moyens solides sont mis à leur service pour les propulser et les faire vivre : salles de concert gigantesques, tournées mondiales, matraquages multimédias tous azimuts et 360° en tout genre.

Certes pas pour la majorité d’entre eux, mais cela n’a rien à voir par comparaison à l’époque du music-hall ou du café-concert des origines, période d’intimité musicale ou le métier s’inculquait sur les planches.

Par Jean-Loup Cataldo le 10 mai 2017

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